L’expansion coloniale : l’un des courants politiques fondamentaux des XIXe et XXe siècle, en France, initié par une nébuleuse de comités et de sociétés savantes dans lesquels se regroupent les intellectuels, bien souvent, à Paris. Les souvenirs et les figures de cette entreprise coloniale peuvent être  retrouvés dans l’ouvrage d’Henri Malo, intitulé A l’enseigne de La Petite Vache. Ironie, la crémerie, tenue par Mme de Genève, devient, d’abord, le bastion d’étudiants suisses regroupés à Paris, avant de devenir un lieu de sociabilité pour les intellectuels. “Ses origines remontaient au mois de novembre 1850 […]. Sur la porte vitrée on lisait Crémerie de Genève. Deux étudiants en médecine, persuadés qu’ils y rencontreraient des compatriotes, entrèrent, un jour, demander à déjeuner.”

Présentation générale : une source de première importance

La version éditée en 1945 de l’Enseigne de la Petite Vache, est le fruit d’un travail de relecture et d’adaptation minutieux. Il est donc important de mentionner les trois versions d’essai conservées aux archives municipales de Boulogne-sur-Mer et qui permettent, d’une part, d’apprécier le travail de restructuration de l’ouvrage, mais également les détails qu’Henri a souhaité, ou jugé nécessaire de ne pas mentionner. Henri Malo n’a pas choisi d’organiser son ouvrage de manière chronologique, son objectif n’est pas d’historiciser les rencontres de la Petite Vache. Si le cadre chronologique est toutefois nécessaire pour imbriquer les événements de la grande histoire au sein des réunions hebdomadaires, l’auteur le mêle habilement aux biographies des explorateurs qu’il côtoie à la Petite Vache. En voici la table des matières :  

I- Mademoiselle de Genève fonde une crémerie belge, qui attire les Suisses.

II- Charles Toppfer, les fantômes de la Cour de Rohan et Gustave Doré.

III- E. Van Muyden, Giron et les Albums de Portraits. Charles Maunoir, pôle d’attraction.

IV- Francis Garnier inaugure la série des grands explorateurs de la Petite Vache.

V- A la Petite Vache, centre d’attraction coloniale, s’élabore la plus grande France.

VI- Savorgnan de Brazza, le grand africain. Ses compagnons.

VII- Le docteur Noel Ballay, grand colonial, au Congo, en Guinée, qu’il nous donna.

VIII- Le lieutenant de vaisseau Louis Mizon conquiert le Mouri et l’Adamaoua.

IX- Henri Duveyrier, prince saharien. Sa fin désenchantée.

X- Edouard Blanc grimpe sur le Toit du Monde et a toutes les originalités.

XI- Dutreuil de Rhuis, martyr de la géographie, victime des Tibétains.

XII- Gabriel Bonvalot, explorateur de l’Asie centrale.

XII- Emmanuel Tronquois part pour le Japon.

XIV- Le baron Jules de Guerne, naturaliste et navigateur

XV- Figure de géographes : un animateur, le docteur E.-T. Hamy.

XVI- De tout un peu.

XVII- L’Académie de la Petite Vache.

Ainsi, de la fondation de la crémerie rue Mazarine par Mademoiselle de Genèse, jusqu’aux derniers repas du cercle de la Petite Vache, à l’Hôtel des sociétés savantes, en 1899, les souvenirs et les gestes des figures éminentes de la colonisation sont rapportés à travers ces chapitres et témoignent de l’émergence des mouvements du “parti colonial”. Parmi cette multitude de chapitres, il est tout à fait possible de délimiter trois sujets majeurs abordés par l’auteur. Le plus flagrant, sans doute, est l’histoire des explorateurs et plus largement de chacune des personnalités ayant partagé, un jour, la table de crémerie rue Mazarine. Le second, peut être plus discret, faisant directement référence à Henri Malo, nous permet de comprendre, dans les grandes lignes, comment, lui aussi, un jour, il se retrouve à la table de la Petite Vache. Pour parachever cet ouvrage, l’auteur nous livre les motivations de chacun. Même si la nostalgie d’Henri Malo laisse une légère trace de fantasme, il est tout à fait possible de discerner l’objectif de ces explorations.

Un intérêt particulier pour les études coloniales

Pour l’historien, A l’enseigne de la Petite Vache représente un témoignage majeur de la formation des sphères d’influence et cercles coloniaux, en France, dans la seconde moitié du XIXe siècle. Le point de vue d’Henri Malo et les souvenirs de Maurice Hanotte permettent au lecteur d’apprécier les discussions et l’histoire de ces explorateurs, avec un regard qui n’est pas celui des protagonistes de la colonisation.

Toutefois, l’ouvrage n’est pas destiné au tout public et il est important d’avoir une connaissance suffisante de l’histoire coloniale et plus largement, des expéditions françaises en Afrique pour comprendre certains passages. De plus, prenant pleinement en considération le travail préliminaire réalisé par Henri Malo, il n’est pas possible d’apprécier les premiers essais de l’ouvrage de la même manière que l’ouvrage finalement édité. En effet, l’auteur à d’abord tendance à se confier plus facilement, lors de la première écriture, et livre davantage de détails sur les relations qu’il entretient avec les convives de la Petite Vache. Comme exemple, ses échanges avec Charles Toppfer, où l’artiste, voyant que le jeune étudiant ne “roule pas sur l’or”, comme lui même l’écrit, lui propose son aide ; de même que le passage où l’explorateur Anglais Cameron dîne à la Petite Vache, en 1894, n’est plus mentionné dans la version définitive.

Enfin, et certainement la principale limite de cet ouvrage, il n’est pas possible d’affirmer avec certitude que l’ensemble de l’ouvrage rapporte fidèlement les dîners de la Petite Vache. Henri Malo est intégré au cercle d’explorateurs au début de la décennie 1890, soit pratiquement une vingtaine d’années après que Charles Maunoir initie ces réunions hebdomadaires ; c’est d’ailleurs la raison pour laquelle l’auteur fait appel au docteur Hanotte pour compléter ses souvenirs.

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